Parfois je rentre du travail avec les larmes au bord des yeux. Je sais, vous allez me dire que je suis trop sensible, que je prends mon travail trop à coeur, qu'il faut relativiser.

Je ne sais pas comment font les autres personnes -et je ne parle pas que des profs- lorsqu'ils font un travail qui ne semble servir à rien et n'avoir aucun impact sur rien.

Pour ma part, je n'y arrive pas. J'ai bien conscience que ma matière n'est pas la seule à avoir de l'intérêt. J'ai bien conscience aussi que même si l'on ne connaît rien à la grammaire, on peut réussir sa vie. Que tout ne tourne pas autour de ma matière, ni même du collège. Il n'empêche que mon travail consiste en une mission qu'il m'est impossible de remplir et que c'est ce que l'on reproche à ma profession: ne pas remplir sa mission.

J'ai passé une bonne partie de mon heure de cours avec mes 5e ce matin à tenter vainement d'être écoutée, tenter d'expliquer que non, la grammaire ne sert pas dans la vie de tous les jours (pas même à un prof de français) mais qu'en revanche elle sert, comme tous les autres exercices qu'ils peuvent faire dans chaque matière, à muscler leur cerveau, à le faire grandir, opérer des raisonnements qu'ils n'étaient pas capables de faire auparavant, etc. On muscle son cerveau, on le prépare à l'analyse, à la réflexion ....

Bref. Ils n'en ont absolument rien à foutre. Et je ne peux pas leur en vouloir, j'étais pareille. A une différence près. Majeure. Je n'étais pas insolente, je révisais mes leçons (de temps en temps, en collégienne qui se respecte je n'en faisais pas trop non plus, faut pas pousser) et surtout, je ne me serai jamais permis de dire que, comme "ça ne me servir[ait] pas à être coiffeuse (sic), je ne travaillerai pas sur cette partie du cours".

Parfois, je suis épuisée moralement. Parce qu'il y a des échéances à tenir, des programmes à respecter. Que je dois voir par exemple avec mes 4e les propositions relatives, mais pour cela j'ai besoin qu'ils sachent trouver un verbe dans une phrase, ce qu'ils ne savent pas faire, j'en ai eu la preuve ce matin... C'est une tâche sans fin, répétitive. Je ne fais que répéter, expliquer autrement, je passe des heures (une semaine à vrai dire, pour le document qui va suivre) à revoir des leçons de l'école primaire. Ils ont juste à relire leur leçon et répondre à mes questions. Voilà ce que j'obtiens:

copies perles 001

Pour info, j'attendais en 1°: C'est la nature d'un mot, son identité. 

Je leur répète cela depuis une semaine, 20 fois (minimum) par heure de cours.

J'attendais en 2°: Il y a dix classes de mots, 5 de mots variables et 5 de mots invariables.

 

Alors bien sûr, ma vie continue. Bien sûr, j'ai une vie riche par ailleurs. Mais rappelez-moi pourquoi je fais ce métier ? Il est censé être beau, je suis censée former des esprits à penser par eux-mêmes... Ils se foutent de tout. Ce gamin, il a récolté une heure de retenue avec moi pour une autre raison. Il n'est pas venu. Il s'en fout. Ses mots dans le carnet ne sont pas signés des parents. Il braille en classe, interpelle les uns et les autres, fait des commentaires idiots pour tout et n'importe quoi, glousse, chante, siffle, écrit sur les bras de tous ceux qui ont le malheur d'être à côté de lui, il a manqué de se battre avec un autre élève dans un de mes cours, il rit pendant une video en espagnol en associant systématiquement à chaque personne qui apparaît à la video avec un de ses camarades, à voix haute durant le visionnage...Lui, c'est un parmi d'autres. De nombreux autres. 

Qu'est-ce qu'on peut faire pour ces gosses-là ? Les aider ? A quoi ? C'est impossible de les toucher, d'avoir le moindre rapport normal avec eux, impossible de se faire entendre, de les apaiser, ni même de compter sur les parents pour jouer leur rôle d'EDUCATEUR.

C'est une génération perdue. Vraiment. Des gamins qui dans la phrase: "Pierre a été employé comme vendeur" identifient "Pierre" comme le verbe de la phrase...Non, ce ne sont pas des élèves qui arrivent de l'étranger, ce sont des élèves au nom bien d'ici.

Que peut-on pour ces enfants ?